A l’heure où la SMS attitude et la désaffection pour la lecture appauvrissent inexorablement le niveau de langue des jeunes, quelques irréductibles amoureux de la langue française se sont lancé pour défi de réconcilier les moins de 18 ans avec le verbe et la plume. Ils sont poètes, et dépoussièrent les dictionnaires le temps d’une leçon de slam magistrale. Démonstration…
10 heures du matin. Le tout premier soleil de printemps s’étire sur le macadam de la cour de l’école du Ponton, à Cuesmes (Mons). C’est la fin de la récréation, la sonnerie se perd dans les cris aigus. Les rangs se forment mollement; il y en a un, cependant, qui émerge plus vite que les autres. Ceux-là semblent visiblement pressés de rentrer en classe. «C’est parce qu’on a cours de slam! ».
Une fois rentrés, chacun regagne sa place dans un chahut décroissant, guettant l’entrée en estrade des « profs de slam ». Les prof de slam, ce sont eux: Neil Beisson, alias Neil tout court sur scène, Bozo des temps modernes tout en cheveux et en jeans XXL, et Rachel Babin dite Rachel-Ma-Rachel, longue liane bariolée couronnée d’un doux sourire. Un couple qui détonne dans une salle de classe, mais qui a tout pour plaire aux mômes.
Dans son chemisier bien repassé, l’institutrice donne ses dernières recommandations avant de s’effacer derrière son bureau. Elle est hors-jeu pour deux heures.
Neil s’ébroue un peu, explique aux enfants la raison de la présence de l’intruse-qui-prend-des-notes au fond de la classe, et l’atelier commence.
« Qui peut me rappeler les règles du slam? »
Les petites mains fusent. Les réponses suivent.
« On peut pas dépasser trois minutes », « On doit écrire son texte tout seul », «
On doit écouter les autres », « On peut pas être déguisés »…
C’est aujourd’hui la dernière séance d’atelier et les enfants semblent avoir bien intégré ce qu’est le slam et comment ça marche. Étape finale: mettre la dernière main aux textes qu’ils ont rédigé en équipes, et sélectionner le groupe qui représentera la classe au premier grand tournoi inter-scolaire de slam de la ville de Mons, le 24 avril prochain.
Un « virus » importé
Un arrêt sur image est ici nécessaire: le slam fait son apparition dans le paysage culturel montois à l’automne 2006, sur l’impulsion d’Anne André, directrice de la Maison Folie, un des haut-lieux culturels de Mons, et de son époux, Alain Lévêque alias Alain de l’Ombre. Ils découvrent la discipline à Nantes en 2005, au Lieu Unique, plate-forme culturelle aménagée au cœur des anciennes usines de la biscuiterie LU. « Un coup de foudre », se souviennent-ils: l’ambiance, le rythme, la diversité des textes, tout leur plaît, et immédiatement vient l’envie de ramener le concept dans leurs valises pour l’implanter en Belgique. Le M.C. (Maître de Cérémonie) est ce soir-là Pilot le Hot, slameur parisien et fondateur de l’association Slam Production, qui a introduit le slam à Paris avant que le mouvement ne s’étende à toute la France. Un accord est conclu entre Slam Production et la Maison Folie de Mons: un cycle d’ateliers d’écriture et de scènes slam est programmé sur deux ans, le temps de lancer la machine et de faire des émules. Très vite, une petite troupe d’enthousiastes se réunit autour du projet; elle en restera le noyau dur, aujourd’hui concrétisée sous la bannière du collectif « e.n.V.I.E.S. », qui a désormais pris le relais de Slam!Production. Plus qu’un succès, c’est une véritable contagion, comme le raconte Neil: « Quand nous avons commencé en 2006, nous étions 10, public et animateurs compris; aujourd’hui, on devrait presque refuser d’inscrire des slameurs pour éviter que la scène ne se prolonge jusqu’à l’aube. »
Un engouement qui n’a pas échappé à la Ville de Mons: désireuse de devenir capitale européenne de la culture en 2015 (on sait aujourd’hui que ce sera le cas), la ville a tôt fait d’intégrer le slam dans son projet culturel et citoyen, sous la forme d’ateliers d’écriture administrés dans les écoles de l’entité. Le but: intéresser les enfants du primaire à des problématiques citoyennes par le biais d’approches nouvelles et ludiques. Estampillés « passeurs de culture », Neil et Rachel, tous deux membres d’e.n.V.I.E.S., ont sillonné pendant toute l’année scolaire les écoles de Mons, Cuesmes, Harmignies, Quaregnon et Nouvelle. En six séances de deux heures, ils ont fait entrer les enfants dans la dimension slam: jouer avec les mots, les rythmes, les rimes, les allitérations; le poème, le haïku, comment déclamer son texte, comment respecter celui qui déclame. Mme Linda Place, l’institutrice de la classe du Ponton, est ravie: «Le bilan que je tire de cet atelier est tout simplement génial. J’ai vu chez certains élèves des choses que je n’avais pas vues depuis la rentrée. J’ai quelques élèves qui sont rétifs à toute forme de participation, et là, je les ai vu écrire, rire, prendre la parole, travailler en groupe. Ils continuent même parfois à « jouer aux rimes » dans la cour de récré! C’est une belle évolution; j’espère avoir l’occasion de recommencer l’aventure l’année prochaine. »
L’expérience n’est pas aussi concluante partout. « Certaines classes nous mènent la vie dure , confie Rachel. « A Mouscron, par exemple, nous avons eu affaire à des adolescents du CEFA (Centre d’Education et de Formation en Alternance). Des durs à cuire: ceux-là ont passé la première moitié des séances à nous toiser en silence, bras croisés. Pas moyen de leur faire prendre un stylo. Finalement, à force d’insister, l’un d’entre eux a fini par admettre qu’il écrivait des textes de rap pendant son temps libre. Ça a aidé à faire tomber la barrière et les autres ont accepté de coopérer. Mais on n’a quand même pas su en tirer grand-chose, faute de temps. Dans ces moments-là, on se sent un peu impuissants…»
Rien de tout cela au Ponton: les enfants s’impliquent avec une belle énergie. « Quand ils sont plus jeunes, c’est plus facile, remarque Neil. « Ils ne sont pas encore empêtrés dans les inhibitions de l’adolescence . »
Par groupes de quatre, les élèves recopient leur poème avant de le présenter à la classe. Pour éviter le brouhaha, Neil et Rachel ont appris aux enfants à applaudir dans la langue des sourds-muets, en agitant les mains.
Les textes se suivent, les sujets sont simples, voire essentiels: la famille, la nature, l’école, les copains. Des thèmes qui les touchent directement, qui leur parlent.
Arrive enfin le dernier groupe, celui qui représentera la classe au tournoi. L’une d’entre eux, Laura, a des difficultés à faire entendre sa petite voix timide. L’animateur l’encourage: « Vas-y Laura, on ne t’entend pas! Crie! Les enfants, faites du bruit, il faut que la voix de Laura passe par-dessus! » D’abord rouge pivoine, Laura finit par éclater de rire et par se prendre au jeu, et crie. Cette dernière séance se termine sur une petite victoire.
« Premier, c’est facile; deuxième, c’est subtil »
24 avril: arrive enfin le jour T. Traînant derrière eux parents et profs, une nuée de Schtroumpfs en T-shirt écarlate envahit l’Espace des Possibles, la grande salle de la Maison Folie. L’ambiance est surexcitée: ça piaille, ça répète, ça cherche les copains. Au centre de l’agitation, Neil et Rachel, encadrés par le reste du collectif e.n.V.I.E.S. et quelques autres slameurs chevronnés recrutés pour jouer le rôle du jury, distribuent les T-shirts et les dernières recommandations en dénombrant le cheptel. Une école manque à l’appel. Neil fait la moue, mécontent: « Quaregnon ne viendra pas, on a reçu un coup de fil de l’institutrice. Trop peu d’élèves ont répondu à l’appel, elle ne veut pas « gaspiller sa journée » pour si peu. C’est vraiment dommage pour les enfants, ils avaient bien travaillé pourtant. »
Une fois tout le monde installé, le tournoi démarre par un mot d’Anne André, qui rappelle les fondements du projet. « Ce tournoi inter-scolaire est, je l’espère, le premier d’une longue série. Ce sont huit classes qui ont participé cette fois, mais d’année en année, le projet sera étendu jusqu’à faire participer toutes les écoles de la Ville et de l’entité, y compris le cycle secondaire. »
Enfin, Neil et Rachel prennent possession des micros de M.C., et le spectacle commence. Les écoles s’affrontent en deux poules de 3 et 4 équipes, avec un texte par enfant plus un texte collectif par classe. Les petits poètes défilent, certains talents se révèlent: finesse d’une plume, profondeur d’un propos, force d’une voix, éclat d’un talent comique insoupçonné. Au fil de la compétition, les groupes de l’école du Sacré-Cœur et du lycée Marguerite Bervoets se démarquent clairement du reste du peloton. Sans surprise, d’après les animateurs. « On avait déjà remarqué qu’ils avaient un train d’avance, avoue Rachel. « Ils sont plus à l’aise avec l’écriture et le vocabulaire. C’est aussi fonction de l’importance que l’instituteur ou l’institutrice attribue au cours de français. En espérant qu’ils servent d’exemple aux autres… »
Éliminée de justesse en fin de première manche, l’équipe du Ponton est néanmoins fair-play. « On va quand même rester jusqu’au bout, on s’amuse bien », dit Ilona. La petite Laura interpelle Neil, très fière. « T’as vu hein, j’ai bien crié! »

Ce sont finalement le Sacré-Cœur et Marguerite Bervoets qui remporteront le tournoi. Leur récompense: des bonbons pour les premiers, encore plus de bonbons pour les seconds, car « Être premier, c’est facile, mais être deuxième, c’est subtil. » Et des gerbes de félicitations autour d’une collation bien méritée pour tout le monde, parce que, comme le rappelle Rachel, « les meilleurs slameurs ne gagnent…JAMAIS! »
17 heures sonne au beffroi. Le nuage de sauterelles rouges se disperse, la tension se relâche pour les profs de slam, lessivés mais heureux.
«Ce fut une année épuisante, dit Rachel, mais inoubliable. »
Neil acquiesce, et rajoute: « J’espère qu’on les reverra avec leurs parents aux scènes slam régulières. J’espère que certains continueront à écrire. J’espère qu’on leur a donné l’envie. »
Cindya Izzarelli